Le sacrifice du mouton dans le Coran : versets, sunna et obligation

Kone

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Souleymane

14 min de lecture
Corne de bélier stylisée vert sauge à côté du titre Le sacrifice dans le Coran

À retenir :

  • Le Coran raconte le sacrifice d'Ibrahim en six versets d'as-Saffat (37:102 à 107), sans jamais nommer l'animal
  • Le mot mouton n'apparaît pas dans le texte révélé : le bélier vient des récits des compagnons et des exégètes
  • Le Prophète a égorgé de sa main deux béliers à cornes le jour de l'Aïd, selon al-Bukhari n° 5565 et Muslim n° 1966
  • Abou Hanifa tient le sacrifice pour obligatoire, la majorité des savants pour une pratique recommandée, et Ibn Uthaymin penche vers l'obligation pour qui en a les moyens

Le sacrifice du mouton dans le Coran repose sur l'histoire d'Ibrahim prêt à immoler son fils, racheté par une victime sacrificielle, puis sur la pratique du Messager d'Allah, qui a égorgé deux béliers le jour de l'Aïd al-Adha.

Chaque année, à l'approche de l'Aïd el-Kébir, la même question revient dans les familles et sur les réseaux : où est-il écrit qu'il faut sacrifier un mouton ? Beaucoup cherchent un verset qui ordonnerait clairement le geste, et ne le trouvent pas. La réponse tient en trois couches de textes : l'histoire d'Ibrahim (Abraham dans la tradition biblique, aussi écrit Ibrahîm), les passages sur l'acte rituel d'al-Hajj, et la pratique du Prophète rapportée par les recueils de hadiths. Cet article reprend chaque passage avec sa référence exacte, distingue ce que dit la révélation de ce qu'ajoutent la sounnah et les exégètes, et présente sans trancher la divergence des savants sur l'obligation.

Que dit le Coran sur le sacrifice d'Ibrahim ?

Le Coran rapporte le sacrifice d'Ibrahim dans as-Saffat (37:102 à 107) : le prophète voit en songe qu'il égorge son fils, le fils accepte par foi, et Dieu les arrête au dernier moment en rachetant l'enfant par une victime grandiose.

Puis quand tous deux se furent soumis et qu'il l'eut couché sur le front, Nous l'appelâmes : Ô Ibrahim, tu as confirmé la vision. C'était là l'épreuve manifeste. Et Nous le rachetâmes par une immolation grandiose.

Coran, as-Saffat, 37:103 à 107

Le récit est bref et centré sur deux attitudes. Le fils répond à son père : fais ce qui t'est ordonné, tu me trouveras parmi les endurants (37:102). Le récit insiste ensuite sur la soumission conjointe des deux, et non sur le geste, puisque l'acte sacrificiel n'a pas lieu. La fête du sacrifice commémore donc une obéissance mise à l'épreuve, pas un meurtre évité de justesse.

Ce récit fonde le lien entre la fête et la figure d'Ibrahim, que la page consacrée au sacrifice de l'Aïd al-Adha résume avec les dates de 2027. La fête, connue sous le nom d'Aïd al-Adha, renvoie à ce geste, comme l'explique notre article sur l'origine du nom de l'Aïd el-Kébir.

Le mouton est-il cité dans le Coran ?

Le mouton n'est pas cité dans le récit du sacrifice d'Abraham : le passage 37:107 parle seulement d'une « immolation grandiose », dhibh 'azim en arabe. L'identification de cette victime à un bélier vient des compagnons et des exégètes, pas du texte lui-même.

C'est un point que la plupart des présentations omettent. La révélation ne décrit ni l'espèce, ni la couleur, ni l'origine de l'animal. Les commentateurs rapportent des compagnons qu'il s'agissait d'un bélier, et cette lecture a donné au mouton sa place centrale dans la fête. Le bélier relève donc de l'exégèse, et non d'un mot révélé.

La révélation parle en revanche des bestiaux en général. Al-Hajj mentionne les « bêtes de troupeau » sur lesquelles on invoque Allah (22:34) et les grands animaux, al-budn, chameaux et bovins (22:36). Les savants en ont déduit que le sacrifice de l'Aïd est valide avec un ovin, un caprin, un bovin ou un camelin, chacun avec ses conditions d'âge et de santé.

Ce que dit le texteRéférenceCe que précisent les savants
Une victime grandioseCoran 37:107Un bélier selon les compagnons
Les bêtes de troupeauCoran 22:34Ovins, caprins, bovins, camelins
Les grands animaux, al-budnCoran 22:36Chameaux et bovins, partageables
Deux béliers à cornesal-Bukhari 5565, Muslim 1966La pratique du Prophète

Quel est le sens du sacrifice dans le Coran ?

Le sens du sacrifice dans le Coran est d'abord la piété : al-Hajj (22:37) précise que ni la chair de la victime ni son sang n'atteignent Allah, mais que c'est la piété des croyants qui L'atteint. La signification de l'acte est spirituelle, pas matérielle.

Ni leurs chairs ni leur sang n'atteignent Allah, mais la piété de votre part L'atteint.

Coran, al-Hajj, 22:37

Ce passage distingue nettement l'acte rituel de l'islam des cultes anciens où l'on pensait nourrir une divinité. Le sang versé n'a aucune valeur en soi : ce qui compte, c'est l'intention, l'invocation d'Allah sur la bête et le partage de la viande sacrificielle. Le passage précédent (22:36) le dit : mangez-en et nourrissez le pauvre discret comme celui qui demande.

Deux autres passages complètent ce sens. Al-An'am fait dire au Prophète : ma salat, mon sacrifice, ma vie et ma mort appartiennent à Allah (6:162), ce qui élève le nusuk, l'adoration par le sacrifice, au rang de la salat. Al-Kawthar ordonne : prie ton Seigneur et sacrifie (108:2). L'exégète Ibn Kathir rapporte de plusieurs compagnons et successeurs que ce passage vise l'abattage rituel des bêtes, et note que le Prophète, que la paix soit sur lui, accomplissait la salat de l'Aïd puis égorgeait.

Pourquoi les musulmans sacrifient-ils un mouton ?

Les musulmans sacrifient un mouton parce que le Prophète a lui-même égorgé des béliers le jour de l'Aïd, en souvenir du rachat du fils d'Ibrahim. La tradition repose ici sur la sounnah, puisque la révélation évoque le sacrifice rituel sans imposer une espèce précise.

Le Prophète sacrifia deux béliers blancs tachés de noir et cornus. Il les égorgea de sa main, prononça le nom d'Allah et dit Allahu akbar, le pied posé sur leur flanc.

Anas ibn Malik, al-Bukhari n° 5565 et Muslim n° 1966, hadith unanimement authentique

Un autre hadith, rapporté par Jabir, précise que le Prophète égorgea un bélier après le sermon en disant : ceci est pour moi et pour ceux de ma communauté qui n'ont pas offert de bête (Abou Dawoud n° 2810, authentifié par Al-Albani dans Sahih Abi Dawoud). Le choix du mouton tient donc à la pratique prophétique, au coût raisonnable de la bête et à sa disponibilité, plus qu'à une prescription coranique exclusive.

Le moment du geste est fixé lui aussi. Selon al-Bara' ibn 'Azib, le Prophète commençait le jour par la salat, puis rentrait pour égorger, et celui qui égorge avant la prière offre une simple viande à sa famille, sans valeur de rite (al-Bukhari n° 5545, Muslim n° 1961). Le déroulé de cette matinée est détaillé dans notre article sur la prière qui précède l'abattage.

Le sacrifice est-il obligatoire durant l'Aïd ?

Le sacrifice durant l'Aïd n'a pas un statut unique chez les savants : Abou Hanifa le tient pour un devoir, la majorité des écoles pour une sunna confirmée, et plusieurs savants contemporains recommandent de ne pas le délaisser quand on en a les moyens.

PositionQui la soutientArgument principal
Devoir (wajib)Abou Hanifa, al-Awza'i, Ibn TaymiyyaLe hadith de celui qui ne s'approche pas du lieu de salat
Sunna confirméeMalik, ash-Shafi'i, Ahmad selon l'avis connuAbou Bakr et Umar ne sacrifiaient pas toujours
Sunna, non obligatoireIbn BazMajmu' Fatawa, tome 18, page 37
Devoir pour le capableIbn Uthaymin, ash-Sharh al-Mumti'Les preuves du devoir lui paraissent plus fortes

Les partisans du devoir citent un hadith d'Abou Hourayra : celui qui a les moyens et ne sacrifie pas, qu'il ne s'approche pas de notre lieu de prière (Ibn Majah n° 3123, Ahmad n° 8273). Al-Albani le juge authentique dans Sahih al-Jami' (n° 6490), mais Ibn Hajar estime dans Fath al-Bari que la version arrêtée au compagnon est plus juste que la version attribuée au Prophète.

Les partisans de la recommandation s'appuient sur un athar rapporté par al-Bayhaqi : Abou Bakr et Umar ne sacrifiaient pas, de crainte que cela soit considéré comme obligatoire. Al-Albani l'authentifie dans Irwa al-Ghalil (n° 1139). Cheikh Ibn Uthaymin juge les preuves des deux camps presque équivalentes dans Ahkam al-Udhiya et conclut que la précaution est de ne pas délaisser le sacrifice quand on en a les moyens, avant de pencher plus nettement vers le devoir dans ash-Sharh al-Mumti' (tome 7).

Pour ceux qui ne peuvent pas égorger eux-mêmes, en France comme ailleurs, la question se double de celle de la délégation, traitée dans notre article sur le sacrifice confié à un mandataire. Ce sacrifice par procuration est celui que Qurban réalise à Madagascar depuis 2021, avec plus de 6 000 bêtes égorgées et une vidéo envoyée à chaque donateur.

Comment se déroule le sacrifice de l'Aïd ?

Le sacrifice de l'Aïd se déroule, selon la pratique prophétique, après la salat de la fête : la bête est couchée sur le flanc, le sacrificateur prononce bismillah et Allahu akbar, puis égorge d'un geste rapide avec une lame bien aiguisée, en épargnant à l'animal toute souffrance inutile.

Chaque geste a sa source. La formule et la position viennent du hadith d'Anas sur les deux béliers, cité plus haut. L'exigence de douceur vient d'un hadith de Shaddad ibn Aws rapporté par Muslim (n° 1955) : Allah a prescrit l'excellence en toute chose, donc quand vous égorgez, égorgez bien, que chacun aiguise sa lame et soulage sa bête. Les savants en ont tiré des règles pratiques : ne pas aiguiser le couteau devant l'animal, ne pas égorger une bête sous les yeux d'une autre, attendre la mort complète avant de dépecer.

  • Le moment : après la salat de l'Aïd, jamais avant, selon le hadith d'al-Bara'
  • La formule : bismillah, Allahu akbar, puis la mention de celui pour qui l'on sacrifie
  • Le geste : de sa main si possible, comme le Prophète, ou par un mandataire
  • La viande : manger, offrir et donner aux pauvres (22:36), par générosité et solidarité

En France, ce déroulé se heurte à une contrainte légale : l'abattage doit se faire dans un abattoir agréé, et le ministère de l'Agriculture recense plus de 100 000 moutons abattus chaque année pour la fête, sur un à trois jours. Les règles qui encadrent ce geste sont détaillées dans notre article sur ce que la loi française autorise.

Ismaël ou Isaac : quel fils devait être sacrifié ?

Le fils qu'Ibrahim devait sacrifier est Ismaël selon l'avis majoritaire des savants, retenu par Ibn Kathir et Ibn al-Qayyim. Le récit ne donne pas son nom, mais annonce la naissance d'Isaac seulement après l'épisode (37:112).

L'argument tiré de l'ordre du texte est le plus cité. As-Saffat raconte le songe, la soumission et le rachat, puis enchaîne : Nous lui annonçâmes Isaac, prophète parmi les vertueux (37:112). Ibn Kathir écrit dans son Tafsir que le Livre d'Allah lui-même témoigne qu'il s'agit d'Ismaël (Ismaïl en arabe), puisque l'annonce d'Isaac vient en récompense, après l'épreuve.

Ibn al-Qayyim l'affirme aussi dans Zad al-Ma'ad (tome 1) : Ismaël est le fils à égorger selon l'avis correct des compagnons, de leurs successeurs et de ceux qui les ont suivis. La tradition biblique, elle, nomme Isaac, ce qui explique que la question revienne souvent dans les échanges entre familles de confessions différentes. La lignée d'Ismaël rattache aussi le récit à La Mecque, où le pèlerinage refait chaque année les pas d'Ibrahim, et où les pèlerins égorgent leur offrande le même jour que le reste du monde musulman.

Quelles sont les finalités du sacrifice ?

Les finalités du sacrifice selon les textes sont au nombre de trois : la piété envers Allah, le souvenir de l'obéissance d'Ibrahim, et le partage de la viande avec la famille, les proches et les pauvres. Al-Hajj les réunit en deux passages (22:36 et 22:37).

  • La piété : seule la taqwa atteint Allah (22:37)
  • Le souvenir : la commémoration du rachat du fils d'Ibrahim (37:107)
  • Le partage : manger et nourrir le pauvre discret comme le mendiant, en famille et avec les voisins
  • La gratitude : magnifier Allah sur la bête pour le bienfait reçu

La dimension sociale est tout aussi présente dans les hadiths. Le hadith de Jabir montre que le Prophète a sacrifié pour les membres de sa communauté qui n'en avaient pas les moyens. Le rite n'est pas un geste privé : il crée une circulation de la viande vers ceux qui en mangent rarement, ce qui explique que beaucoup de familles de France fassent aujourd'hui sacrifier une bête là où la pauvreté est la plus forte.

Le cadre familial compte autant que le cadre social. Abou Ayyoub al-Ansari rapporte qu'à l'époque du Prophète, un homme sacrifiait un seul mouton pour lui et toute sa maisonnée (at-Tirmidhi n° 1505, authentifié par Al-Albani). C'est pourquoi, dans les pays du Maghreb comme en Afrique de l'Ouest, où la fête porte le nom de Tabaski, le chef de famille achète en général une bête pour tout le foyer, et non une bête par personne. Ce geste garde partout la même importance : une viande halal, égorgée avec respect pour l'animal, et une part réservée à ceux qui n'ont rien.

Le sacrifice clôt aussi une période de dévotion. Il arrive en Dhoul Hijja, dernier mois du calendrier musulman, au terme des dix premiers jours de Dhoul Hijja. Pendant ces dix jours, celui qui veut sacrifier s'abstient de couper les cheveux et les ongles (Umm Salama, Muslim n° 1977). Vient ensuite le jeûne d'Arafat, puis les quatre jours de fête pendant lesquels le sacrifice reste possible, du dimanche 16 au mercredi 19 mai 2027, sous réserve de l'observation du croissant.

Questions fréquentes

Quelle sourate parle du sacrifice du mouton ?

As-Saffat (37:102 à 107) raconte le sacrifice d'Ibrahim et le rachat de son fils par une victime grandiose. Al-Hajj (22:34 à 37) fixe le sens de l'acte et le partage de la viande. Aucune des deux ne nomme le mouton explicitement.

Le hadith sur le sang versé le jour du sacrifice est-il authentique ?

Le hadith selon lequel aucun acte n'est plus aimé d'Allah le jour du sacrifice que de faire couler le sang, rapporté par at-Tirmidhi n° 1493, est jugé faible par Al-Albani dans as-Silsila ad-Da'ifa n° 526. Il ne sert donc pas de preuve de récompense, contrairement à ce qu'affirment de nombreux sites.

Faut-il prononcer une formule en égorgeant ?

Le Prophète prononçait bismillah puis Allahu akbar en égorgeant ses béliers, selon le hadith d'Anas rapporté par al-Bukhari et Muslim. Le hadith de Jabir ajoute la mention de la personne pour qui l'on égorge : ceci est pour moi et pour ceux de ma communauté.

Le sacrifice existait-il avant l'islam ?

Le Coran indique qu'Allah a institué un acte sacrificiel pour chaque communauté afin qu'elle L'invoque sur les bêtes (22:34). Le sacrifice n'est donc pas présenté comme une invention de l'islam, mais comme une pratique ancienne purifiée de toute idée d'offrande alimentaire à la divinité.

Un geste qui dit l'obéissance plus que le sang

La révélation ne demande nulle part d'aimer le sang versé : elle raconte une obéissance, celle d'un père et d'un fils prêts à tout, puis rappelle que seule la piété atteint Allah. La pratique prophétique a donné à ce récit sa forme concrète, deux béliers égorgés après la salat et une viande partagée. Entre ceux qui y voient une obligation et ceux qui y voient une recommandation, l'écart est réel, mais tous s'accordent sur l'essentiel. La question à se poser avant le mois de mai n'est pas seulement de savoir où trouver une bête, mais pour qui ce sacrifice sera fait et qui en mangera.

Sacrifice du mouton dans le Coran : ce que disent les textes